L'épopée de la sardine

Un siècle d'histoires de pêches
par Jean-Claude Boulard

L'épopée de la sardine est un roman historique sur la civilisation sardinière des côtes bretonnes de 1901 à 1978. Le premier chapitre de ce livre est reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur, Jean-Claude Boulard. Le livre est disponible dans les bonnes librairies ou sur commande en ligne.

Chap. 1: Les sardines de la Saint-Michel

29 septembre 1901 : le temps s'annonce ensoleillé après dissipation des brumes matinales. En somme, une journée ordinaire de septembre. Ordinaire, sauf pour les sardines et pour Jos Gloaguen.

Pour les sardines, c'est la Saint-Michel. Ce jour là, comme chaque année, ponctuelles, fidèles et disciplinées, elles font leur entrée en baie de Douarnenez. Glissant doucement, presque en surface, légères, elles passent par bancs, compacts, épais, entre la pointe de Millier et le cap de la Chèvre. Seules les mouettes qui les suivent paraissent entendre le bruissement de la vague à leur passage et, dans leur sillage, la mer prends une couleur vert sombre. La mer s'enfle d'une ventrée de sardines.

Pour Jos Gloaguen, la Saint-Michel 1901 marque le jour de sa première marée : il a 12 ans et il embarque comme mousse sur l'Ami-du-Travail, une chaloupe sardinière commandée par son père, Pierre Gloaguen. Venelle des Alcyons, dans les hauts de Douarnenez, Pierre Gloaguen, levé bien avant l'aube, n'a pas eu besoin de réveiller son fils. Jos n'a pas fermé l'oeil de la nuit de peur de rater sa première marée. Aussitôt le café avalé, il suit son père dans la remise et l'aide à charger, sur une vieille brouette, le baril de rogue, la bonbonne d'eau protégée par son enveloppe d'osier tressé, le chaudron de fonte et le gros pain de seigle rond enfourné dans un sac de chanvre. Pendant qu'il achève son chargement, le père demande à son nouveau mousse de prendre au fond de la remise les vieux bouts de filets démaillés avec lesquels ils vont cercler les roues de la charrette.

« Faudrait pas qu'on nous entende partir. » Dans tous les ports, les meilleurs patrons, les seigneurs, les rois de la sardine prennent cette précaution de voleurs de poules pour rejoindre le quai sans bruit, afin d'éviter que les autres équipages, repérant le moment de leur départ, ne les suivent en se calant dans leur sillage. Deux heures sonnent au clocher de Ploaré lorsque Jos, retenant avec peine la brouette que la pente entraîne, et Pierre, légèrement courbé par le poids d'un filet qu'il a chargé sur son épaule, descendent sans bruit la rue des Alcyons.

Le silence n'est rompu que par la répétition du ressac et le cri aigrelet d'un goéland. Une forte odeur de varech et de sel monte du port. Lorsque Jos et Pierre débouchent sur le quai Grivart, l'équipage de l’Ami-du-Travail commence à se regrouper pour l'embarquement. Les hommes prennent place dans un canot mis à flot par la marée montante. L'embarquement terminé, Jos lève le nez vers le ciel. toujours aussi sombre. Il respire un grand coup l'air nocturne, immobile. Une bouffée d'excitation le saisit: le voici enfin qui commence sa première marée. Puis, sans traîner, il s'installe pour godiller jusqu'à l’Ami-du-Travail, une chaloupe creuse de vingt et un pieds de quille, béquillée bord à bord au milieu de plus de huit cents chaloupes venues de toute la côte.

Toutes les flottilles de l'Atlantique se trouvent rassemblées dans le bassin du port de Douarnenez; chaque embarcation porte à sa proue, en lettre pêchante, l’initiale de son quartier: Croix-de-Vie, Les Sables, Le Croisic, Quiberon, Lorient, Concarneau, Audierne, Poulgoazec, Camaret, Morgat, Penmarch, Kerity, Port-Manech, Saint-Guénolé, Lesconil, L’Ile-Tudy, Douélan, Larmor, Port-Louis, Graves, Etel, Sauzon…

Au passage, Jos peut déchiffrer sur le franc-bord le nom des chaloupes. Le Vas-y, l’Ami-de-l’Aquilon, l’Etoile-des-Mers, le Louise-et-Michel, l’Astre-des-Flots, le Notre-Dame-de-Lorette, le Pierre-et-Michèle, le Notre-Dame-du-Bon-Voyage, l’Ile-Tristan, le Rosmeur, le Vainqueur-du-Jaloux…

Les pieds bien calés au fond du canot, Jos godille en maintenant le cap. Comme tous ceux de sa « classe », il a appris la manoeuvre dans le bassin où, dès l'âge de cinq ans, il empruntait en cachette le canot des anciens. Aujourd'hui, il sent que son père peut être fier de lui. Un peu excité par sa démonstration, Jos s'emballe. À l'accostage, le canot heurte légèrement la chaloupe. Pierre, en crachant sa chique, demande à Jos de ne pas réveiller tout le port. En silence, l'équipage passe du canot à la chaloupe. Parvenu à bord, Pierre, aidé par le premier teneur, amène immédiatement le filet mis à sécher la veille en tête du mât. Le calme plat, à l’abri du môle, impose de sortir à l'aviron. Les deux teneurs installent les avirons sur les tolets et se mettent à la nage. Aussitôt le môle doublé, un petit vent de terre permet de lancer la voile de misaine, puis le taille-vent. La chaloupe, taille-vent bordé serré et misaine bien gonflée, glisse sans bruit sous la falaise boisée des Plomarc’h.

Jos écoute pour la première fois, porté par la brise de terre, le timbre étrange que rendent, la nuit, sur la mer, les cloches de Ploaré sonnant la demie de 2 heures. Et avec la fière certitude d'appartenir au meilleur équipage de Douarnenez, il suit maintenant d’un regard quelque peu apitoyé, là-bas, sur le quai Grivart, les silhouettes sombres des équipages des autres chaloupes sardinières qui commencent seulement à s'agiter.

Pierre met le cap sur Morgat en bordant bâbord amures. La chaloupe, l'arrière dégagé pour la vitesse, taille bien. L'étrave, droite comme un éperon, tranche nette le clapot. Silencieusement, chaque homme organise son poste. Pierre, le mestre, debout à l'arrière, tient la barre et observe. Jos, assis à ses côtés sur le baril de rogue, attend les ordres. Entre le banc de pompes et le grand banc, le novice inspecte le contenu d'une boite de pêche. Au-delà du grand banc, les deux teneurs vérifient que les lièges, assurant la flottaison des filets, coulissent bien sur les ralingues. À l'avant, le matelot de vigie scrute l'horizon pour signaler d'éventuels obstacles masqués par la voile de misaine. À l'arrière, Pierre Gloaguen poursuit son observation toujours silencieuse. Dans ce métier de chasseur, de braconnier, de chercheur d'or ou de gisement d'argent, tout se joue dans l'attente, dans l'observation, dans la veille. Pas question de parler, d'interroger, de rompre des préparatifs où chacun assure sa tâche, à sa place, sans être commandé. À la pêche, on ne parle pas. Chez ces hommes, dont certains traînent derrière eux trente ans de coups de chiens et de coups de pêches fabuleuses, les gestes remplacent les mots.

À environ un mille de Morgat, Pierre change de bord pour prendre la direction du cap de la Chèvre. Pour le virement de bord, l’équipage se déplace, bien en ligne, d'un seul mouvement. Il s'agit moins d'une discipline que d'une communauté de gestes si souvent répétés qu'elle forme un ensemble. En cas de coup dur, rapidité, précision, automatisme de la manoeuvre conditionnent la survie.

Avec une impatience croissante, Jos observe sur la baie les premiers signes du jour qui blanchit la mer sans parvenir à la colorer. Le franc-bord de l’Ami-du-Travail, noirci au coaltar, se couronne d'écume blanche. La misaine et le taille-vent déploient leur surface de toile brune, presque noire. Noir également le béret à large bord un peu en forme de galette qui mange le visage de Jos. Noire aussi la moustache tombante des matelots. Noire encore la chique entamée que son père sort de la doublure de son béret et mâchonne tout en continuant d'observer.

Progressivement, le soleil pose ses couleurs, par touches délavées, devenant plus nettes à mesure de la lente émergence du halo de brume matinale. Le vent arrière forcit, faisant croiser misaine et taille-vent. L’étrave tranche la vague, la chaloupe taille bien, bouge à peine et garde le cap. Il faut rejoindre les bancs à l'estime, trouver sa route et le poisson sans instrument pour faire le point, sans moyens de détection. Pour la route, pas de problème, Pierre connaît la baie mieux que son lit qu'il partage rarement avec Maria. Mais pour le poisson c'est une autre affaire. Après vingt ans de chasse sur tous les points de la côte, il sait que la sardine change en permanence ses habitudes, qu'elle ne reste jamais à la même place; c'est une instable, une nomade, une migrante, une coureuse.

Pourtant, il faut trouver les sardines avant l'étale de marée. C'est à l'étale que le poisson monte et travaille. Il reste une heure pour repérer les bancs. Dans une heure, l’Ami-du-Travail doit mettre en pêche. Debout sur le tolème, la barre tenue d'une main, Pierre scrute la ligne où ciel et mer se mélangent. Jos aimerait bien poser des questions sur le déroulement de la pêche, mais n'ose pas. Il attend, avec la certitude que son père conduit la chaloupe vers les sardines. Pourtant, Jos ne voit défiler sous ses yeux qu'une mer uniforme sans le moindre point de repère. Alors, pourquoi la sardine serait-elle plutôt à tribord qu’à bâbord, ou devant ou encore derrière, dans les zones déjà dépassées par l’Ami-du-Travail?

Jos cependant a confiance. Pour lui, aucun doute, la chaloupe, qui gîte légèrement, fait route vers le poisson. Sur cette mer apparemment vide, elle met le cap sur les bancs. Jos a la certitude que son père sait où se trouvent les sardines. Et s'il sait où se trouvent les bancs, c'est que la veille il les a repérés depuis la terre, en se promenant sur le quai Grivard. Il lui a, hier soir, de nouveau rappelé: « C’est à terre qu'on repère la sardine.»

Au plus loin que portent ses souvenirs, Jos se rappelle que chaque jour, après la vente du poisson, son père passait à la maison en coup de vent pour se remplir les poches de pommes de terre chaudes, de pain et de sardines bouillies préparées par Maria et redescendait aussitôt sur le port, au milieu des matelots, parmi les derniers équipages arrivés.

Hier, pour la première fois, il a amené Jos pour lui montrer comment opérer sur les quais la localisation des sardines. Il a écouter sans questionner, observé sans commenter, fait parler sans rien dire. Très vite, il a appris d'où venaient les dernières chaloupes et dans quelles zones les derniers filets avaient été relevés. Avec ces informations, il lui a suffi d'évaluer la dérive probable du banc par rapport au courants, à l'amplitude de la marée, à la direction et la force des vents. Ainsi, comme chaque soir, à l'estime, il a repéré où la pêche se déroulerait le lendemain.

« C’est au café qu'on localise les sardines », a répondu Pierre lorsque Maria s'est plainte de son retour tardif avec Jos. La veille, les dernières chaloupes ont tiré les filets à trois milles au large du cap de la Chèvre, à l'extérieur de la baie. Avec la dérive des vents et des courants, Pierre a estimé que les bancs devaient se rapprocher du cap de la Chèvre et peut-être même commencer à pénétrer en baie, du côté de l’anse de Saint-Nicolas. C'est pourquoi la chaloupe, à vive allure, fait route ce matin vers le cap de la Chèvre.

Pierre crache sa chique à tribord et observe que la mer commence à prendre une bonne apparence. « Jos, mouille la pierre blanche. » Un galet mouillé tous les demi-milles permet de juger de l'épaisseur de l'eau. Pour le moment, le galet demeure visible au-delà de quatre à cinq brasses. L'eau reste creuse. Dans l'eau creuse, les sardines passent et ne s'arrêtent pas. Il faut continuer. Un mille plus loin, nouveau coup de sonde. Cette fois, le galet disparaît à moins de trois brasses. C'est bon signe. L'eau devient chargée, épaisse, lourde de nourriture généreuse. Elle arrête le poisson. « Amenez le taille-vent, commande Pierre, continuons à allure réduite sous misaine seule. »

Depuis plusieurs minutes, Pierre observe le vol de trois fous de Bassan qui, à moins d'un mille de la chaloupe, inscrivent dans le ciel de grands cercles réguliers avant de piquer comme des éclairs vers la mer. Proches de la vague, ils la tangentent, la déchirent légèrement et remontent décrire à nouveau leurs cercles qui s'entrecroisent. Habituellement, Pierre se borne à mettre sans commentaire le cap sur la volaille, mais aujourd'hui, pour la première marée de son fils, il ne résiste pas à l'envie d'expliquer.

« Tu vois, petit, là-bas, sous la volaille, tu as le poisson, le petit d'abord, puis le gros. Pour bien pêcher, il faut connaître les habitudes de la volaille. » Jos connaît depuis longtemps cette manière de repérer les sardines. Au catéchisme, le curé de Ploaré lui a fait observer, au-dessus du porche de l'église, modelé dans le granit, un fou de Bassan, cou tendu, ailes repliées, plongeant bec en avant vers le poisson. En dessous, un pêcheur porte, comme une offrande, un poisson avec à ses côtés, pour compléter la trilogie, le bélouga, chasseur de bancs de sardines. Aujourd'hui, il peut observer à l'oeuvre, là, juste à la proue de la chaloupe, comme son modèle de granit au relief usé par le temps, le fou de Bassan aux contours encore incertains dans la lumière grise du jour naissant qui pique vers la mer.

La chaloupe met le cap sur la volaille. En fin d'approche, le second teneur abat la voile de misaine. La chaloupe s'immobilise doucement à l'aplomb des oiseaux. Les voiles amenées, les teneurs les roulent puis abattent les mâts de misaine et de taillevent, qu'ils appuient le long des bords. Le premier teneur se met aussitôt aux avirons. Par vent faible, un homme suffit pour tenir la chaloupe, bout au courant, en évitant le grincement des toulets. Les avirons ne frappent pas la mer, mais la pénètrent sans bruit. Un travail de galérien par gros temps. Aujourd'hui, avec une brise légère et un courant faible, des petits coups d'aviron suffisent à maintenir la chaloupe. Autour d'elle, les fous de Bassan poursuivent leurs manoeuvres en piqué. Sans bruit, la chaloupe garde le cap dans le courant.

« Jos, prépare la rogue, on va les faire monter. » Jos tire le baril de rogue de harengs et le sac de farine. L'odeur de saumure et de pourriture mélangées lui barbouille le coeur, d'autant plus que la chaloupe, voile abattue, bouchonne un peu. Il plonge les mains dans les œufs de harengs visqueux et compacts, les sépare en morceaux qu'il mélange avec de la farine pour en faire des boules. La première boule à peine terminée, Jos, resté penché trop longtemps sur le baril, ne peut se retenir et vomit à tribord. Après s'être vivement essuyé la bouche d'un revers de la manche et tout en reprenant hâtivement sa tâche, Jos lance un regard gêné vers son père.

« C'est bon pour la sardine », se contente de commenter Pierre, qui se saisit de la boule préparée par le mousse et la balance au cul de la chaloupe. Il envoie d'abord de la rogue de hareng. Plus lourde que la rogue de maquereau, elle s'enfonce rapidement et permet de décoller la sardine du fond. Le silence n'est ponctué que par le bruit des boules de rogue pénétrant dans l'eau. En raison de la faiblesse du courant, la rogue plonge presque à la verticale. La barre calée entre le coude et la hanche, il lance ses boules à quelques brasses du cul de la chaloupe. Brouillée par la farine, la mer blanchit légèrement, s'aplatit, devient huileuse. Le graissin – zone grasse crée par la rogue – se constitue. Une mer blanchâtre et quasi immobile entoure maintenant la chaloupe. Une mer qui semble prise.

« Force un peu sur la farine pour bien blanchir la mer. Elles ne vont pas tarder à lever.» Jos prépare rapidement des boules bien pâteuses. Quelques instants plus tard, au milieu de la tache huileuse et blanchâtre, de petites bulles viennent crever en surface. Très vite, elles se multiplient. « Regarde, petit, regarde la récolte qui monte. » Ces bourboules qui éclatent révèlent la présence des bancs.

Maintenant, la surface de la mer, au cul de la chaloupe, se recouvre d'une multitude de bulles. La volaille, elle aussi, a repéré les bourboules. Elle ne pique plus vers la mer, mais fait du rase-vagues. Les mouettes, les goélands, les guillemots, ont rejoint les fous de Bassan pour participer au festin sardinier qui s'annonce.

« Tu peux sortir le filet de quarante, elles vont venir nous manger dans la main. » Jos ne comprend pas. Le novice le pousse du coude et lui montre un filet à bâbord. À la seule vue des bourboules, Pierre sait juger de la taille des sardines et choisit le filet correspondant au moule du banc de sardines qui lève. Le filet de quarante pour capturer quarante sardines au kilo. Dans un banc, tout le monde a la même pointure. La maille du filet doit se révéler ni trop petite, ni trop grande. Que la maille s'avère trop étroite et les sardines viennent butter contre le filet. Elles s'agitent en surface, elles font les folles. Que la maille se révèle trop large, les sardines s'accrochent par le ventre au lieu de mailler par les ouïes et s'abîment. La mer se couvre d'écailles.

« Si tu choisis mal ton filet, la pêche est perdue », affirme Pierre. Jos sait que son père ne se trompe jamais dans le choix du filet. Il observe attentivement le novice qui commence à le mouiller au milieu de la goulavern. Les deux teneurs souquent un peu plus fort pour bien maintenir la chaloupe bout au vent dans l'axe du filet. Il faut maintenant jeter de la rogue de maquereau qui, plus légère, flotte et maintient les sardines en surface. « Pour fixer le banc, il ne faut pas être trop regardant sur la rogue… Il faut se montrer généreux avec les sardines, petit. »

Pierre envoie les boules de rogue toujours du même côté du filet. Les sardines situées de l'autre côté, en se jetant sur la rogue, se maillent. Les lièges s'enfoncent progressivement, signe que le filet, à trois brasses de profondeur, commence à pêcher.

Jos sent l'émotion qui l'envahit. Son coeur cogne dans sa poitrine. Il va voir sortir ses premières sardines de la mer. Tout le travail s'effectue là, au cul de la chaloupe, à quelques brasses de la surface. La pêche se déroule dans le silence des hommes, contrastant avec les cris de plus en plus aigus et l'agitation de la volaille qui attend sa godaille avec impatience.

Au moment où les lièges du filet semblent prêts à couler, Pierre fait signe de relever. Les teneurs commencent à tirer lentement sur les ralingues. Les premières nappes du filet apparaissent, ruisselantes et constellées de sardines de même taille qui, presque en cadence, vibrent avant d'atteindre, rapidement, l'immobilité. Le mur d'argent monte dans la chaloupe.

Jos voudrait se jeter sur le filet pour décrocher les sardines, mais ce n'est pas le travail du mousse. L'épuisette à la main, il doit récupérer celles qui se décrochent au moment de la remontée du filet. À lui de se montrer plus rapide que les fous de Bassan.

Maintenant, le filet s'entasse au fond de la chaloupe, mélangé aux sardines. Il reste à démailler, sans toucher les sardines trop fragiles. Les deux teneurs, pour le débescage, tirent alternativement d'un coup sec le filet de gauche à droite. Chaque secousse décroche les sardines uniquement maillées par les ouïes.

Le premier filet déchargé, l'équipage mouille un deuxième filet dans la même tache de goulavern. Cette fois, Pierre Gloaguen lance la rogue de maquereau des deux côtés du filet droit. Le banc de sardines se trouve coupé en deux. La pêche continue, les lièges s'enfoncent à nouveau. Les deux teneurs tiennent bien la chaloupe dans le lit du vent. Ils savent maintenir le filet droit, sans forcer, sans le tendre, en lui laissant la souplesse nécessaire pour pêcher. Très vite, il faut à nouveau relever. Chaque filet ramène ses cent cinquante à deux cents kilos de sardines. Il vaut mieux remonter des filetées moyennes pour ne pas abîmer le poisson. Le fond de la chaloupe se remplit progressivement. Au bout de deux heures, une dizaine de filetées se trouvent chargées.

Le soleil s'élève maintenant plus haut sur l'horizon. La pêche pourrait continuer encore des heures car Pierre Gloaguen, une fois encore, a amené sa chaloupe au milieu des bancs. Tout autour, progressivement, des centaines de chaloupes ont mis en pêche. Le moment est venu de rentrer au port. « Ce n'est pas en mer, mais au port que l'on fait sa journée. » Alors que la plupart des patrons ne rentrent que la chaloupe remplie à bloc, Pierre sait que, pour réussir, il faut se trouver non seulement le premier en mer, le premier en pêche, mais aussi le premier à terre. Pas la peine de prendre le risque de laisser cuire sa pêche au soleil. Aujourd'hui, la pêche abondante risque de ne pas être totalement absorbée par les usiniers. Alors, autant rejoindre le port dans les premiers.

Les teneurs rentrent les avirons. Aidés du novice, ils remettent en place le mât de misaine et de taille-vent et lancent les voiles. Un vent du large se lève. À allure portante, les voiles en ciseaux, l'Ami-du-Travail fait route vers Douarnenez. Vent solaire, vent portant de terre pour partir le matin ; vent d'ouest, vent de mer pour rentrer. À l'avant, masqué par la voile de misaine, le matelot de vigie siffle : « Avec 3,50 francs à Paris chez Ma Tante. » Le premier teneur remplit un panier rond avec les plus belles sardines, il plonge le panier dans l'eau pour raviver leurs couleurs afin de décider les commises à offrir leur meilleur prix.

Jos comprend mieux maintenant à quoi tient la réussite de son père : se trouver en pêche à l'étale de marée, au moment où le poisson travaille, alors que les autres chaloupes courent encore d'un bord à l'autre, ne pas lésiner sur la rogue, faire monter la sardine, envoyer du premier coup à l'eau le filet de bonne taille, de bon moule et rentrer le premier au port pour vendre sa pêche.

Au moment où la chaloupe passe le môle de Rosmeur, Pierre lui montre les sardines qui scintillent au fond de la chaloupe.

« Regarde, petit, au fond de la chaloupe, le pain, le tabac, la viande pour dimanche, la dentelle pour les broderies de Marianne, les dettes de chez Rachel, le vin, regarde... »


Fin du chapitre 1 reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur, Jean-Claude Boulard. Les 43 chapitres suivants sont à lire dans le livre "L'épopée de la sardine" disponible dans les bonnes librairies ou sur commande en ligne. Tous droits réservés.